JÖRG HERMLE : PORTRAIT - FILM REALISE PAR VLADIMIR VATSEV (2015)

L'univers de Jörg Hermle, la vision de Petra von Kant

Les petits secrets de Jörg Hermle par Marie-Laure Desjardins

 

 

                  

 

 

  “Jörg Hermle, peintre pince-sans-rire”

 

Un peintre dont la thématique est sarcastique, sulfureuse, suscite deux types de réactions opposées. L'une, la plus courante, de rejet, chez ceux qui assignent à l'art une fonction purement hédoniste et apaisante, l'autre de "récupération", chez ceux qui cherchent à enrôler l'artiste sous leur drapeau et qui ont tendance à réduire le peintre au rôle d'illustrateur d'un combat politique ou social. Le plus souvent les deux parties commettent la même erreur elles négligent ou sous-estiment la recherche formelle, l'attrait pour l'insolite, le sens de l'imaginaire, sans même parler de la malice et du goût de la provocation qui sommeillent chez presque chaque artiste. Hermle, le pince-sans-rire est de ceux là.

Qui connaît cet artiste méthodique et ordonné, qui a longtemps travaillé comme graphiste pour la publicité et aujourd'hui enseigne à des élèves les techniques de la peinture, a peine à croire qu'un esprit aussi rigoureux puisse engendrer de telles chimères, faire grimacer ainsi des grotesques. Pourtant on devrait se méfier. On sait depuis Paul Klee que les artistes d'apparence la plus familière sont les plus facétieux, on sait depuis Goya que les artistes les mieux intégrés dans la société en sont les observateurs les plus impitoyables, les critiques les plus féroces.

 

Certains ont voulu voir dans l'iconographie du peintre l'empreinte d'une enfance berlinoise dans l'Allemagne hitlérienne. L'explication est trop convenue. L'intéressé lui-même s'en défend. Il était trop jeune pour avoir conscience des horreurs du nazisme, même si les bombardements ont frappé son imagination et les difficultés matérielles forgé son caractère.

 

Plutôt qu'à un traumatisme existentiel, c'est à une tradition picturale qu'il faut se référer pour saisir l'étrangeté de sa peinture. Elle porte la marque de l'expressionnisme allemand et surtout de la "Nouvelle Objectivité", ce constat distant, grinçant, ironique des travers et des tares d'une société qui sont des mouvements artistiques si étrangers à la sensibilité française. Hermle arrivé jeune homme en France, en 1961, a parfaitement assimilé les habitudes et l'esthétique du pays d'accueil, toutefois il a gardé au plus profond de lui-même le souvenir de sa culture d'origine qui refait surface avec force chez le peintre d'âge mûr. La construction très charpentée de ses tableaux, la mise en place rigoureuse du motif, une certaine lourdeur des formes, font souvent penser à Beckmann.

 

Hermle compose ses tableaux comme un scénographe. D'abord il plante son décor : simple, dépouillé, étagé sur un ou deux plans, guère davantage (une plage, une piscine une table), puis il dispose ses personnages, enfin il les anime : leur donne visage, expression. Il part d'une vision, d'une conception d'ensemble, pour arriver au particulier sans s'attacher au détail, en gardant toujours à l'esprit la totalité de la scène, ce qui confère une grande cohérence à ses saynètes. Des personnages ? Non, une pantomime plutôt, un carnaval de masques (on pense à Ensor, la profusion et l'application en moins). Ici une trogne d'ivrogne rubiconde et béate, là un vieillard édenté figé dans un rictus mauvais, plus loin une matrone aux chairs molles. Ventres rebondis, seins flageolants, regards ahuris, hébétés où s'affiche une satisfaction niaise. Face à cette humanité déformée, estropiée par le confort, l'égoïsme, l'ennui, face à ces êtres qui ne se parlent ni ne se regardent, l'inhumanité : le viol, la torture,, le meurtre, la faim, auxquels se mêlent des mutants, des êtres hybrides, venus d'on ne sait quelle planète. La trivialité, l'horreur, le fantastique, se côtoient sans communiquer, se voient sans se regarder. Pas de lyrisme, pas de pathos : l'horreur est aussi banale que la vulgarité, elles ont pour dénominateur commun l'indifférence.

 

Hermle conçoit d'abord ses saynètes sur des toiles de petit format avant de les développer et de les décliner à plus grande échelle. J'ai bien dit développer et non rapporter, car de chacun de ses tableaux se dégagent une truculence, une vivacité, une violence aussi, qui expriment la spontanéité de l'inspiration, la liberté de la touche. La magie qui émane de ses tableaux provient d'un subtil et savant équilibre entre d'une part, l'artifice de la construction, la stylisation des personnages, d'autre part, la précision d'une posture ou d'un geste, le réalisme d'une expression.

 

On se trouve ici face à ce jeu du proche et du lointain qui caractérise toute la peinture de Hermle. A la manière des contes cruels de Grimm ou des histoires extraordinaires de Swift ses tableaux sont une critique féroce de l'époque et de la société en même temps qu'ils sont intemporels car déréalisés : le quotidien se mêle au fantastique et le trivial revêt le masque de l'outrance et du grotesque.

 

Yves Kobry

 

 


 

 

  “Jörg hermle, the painter as sardonic observer”
 

A painter whose subject matter is as sarcastic as it is disturbing elicits two opposite reactions . First and foremost : rejection, by those for whom art has a purely hedonistic, soothing role to play ; the second, appropriation, by those who strive to enrol the artist under their own banner and have a tendency to reduce the painter to the role of illustrator at the service of a given political or social agenda. Generally both sides make the same mistake : they ignore or under-estimate the painter's quest for form, his attraction for the bizarre and the unusual , his feeling for the imaginary, not to mention the mischief -maker and agent provocateur lurking inside almost every artist . Sardonic Hermle is one of the latter . Those who know this organised, systematic artist, a graphic designer in advertisement for many years, currently teaching painting techniques, find it difficult to believe that such a rigorous mind can spawn such fantasies, send such grotesques grimacing into the world. Greater circumspection is called for . We have learned from Paul Klee that the mildest of artists can be the greatest prankster, from Goya that the artist best integrated in the fabric of society is the most merciless observer, the most ferocious critic of its foibles .

 

Some have attempted to construe the painter's iconography as the mark left by a Berlin childhood in Hitler's Germany. A facile explanation he himself refutes. Hermle was too young to be conscious of the horrors of nazism, even if the bombings struck his imagination, and the materiel difficulties forged his character.

 

One should hark back to a pictorial tradition rather than to an existential trauma in order understand the strange quality of his paintings. They bear the imprint of German Expressionism and even more so that of " New Objectivity", that wry, aloof and ironic record of the failings and vices of human society, both artistic movements essentially alien to the French mindset. Hermle, who came to France as a young man in1961, has perfectly assimilated the habits and aesthetics of his adoptive land, yet the culture of his origins has always remained deeply ingrained, returning vigorously to the fore in the mature artist . The solid framework of his paintings, the exacting composition, the somewhat ponderous shapes, are often reminiscent of Beckmann.

 

Hermle composes his pictures as would a stage designer. First he sets the scene : one or two plain, stark props, rarely more ( beach , swimming pool , table) ; then he marshals his characters, bringing them to life with a face, an expression . His point of departure is a vision, a general concept, that becomes specific without going into detail, and by way of never losing sight of the scene as a whole the artist confers total coherence to his comediettas. Characters ? No, more of a pantomime, a carnival of masks ( Ensor comes to mind, without the painstaking profusion ): the ruddy snout of a gloating sot, the frozen, malicious leer of a toothless dotard, the rolling flab of a matron. Distended bellies, pendulous breasts, dazed, vacant eyes reflecting inane complacency. Amidst these specimens of deformed humanity, maimed by affluence, selfishness and boredom, these beings who neither speak to nor look at each other, stalks inhumanity: rape, torture, murder, starvation, mingle with strange mutant creatures, hybrids from some unknown planet . Squalor, horror, hallucinations, sightlessly staring at one another rub shoulders without communicating,. There is no lyricism, no pathos : here horror is as trite as vulgarity ; indifference is the common denominator .

 

Hermle blocks out his comediettas on small canvasses before developing and elaborating them on a broader scale. I deliberately say 'developing' and not 'transposing', because every one of his paintings has that truculent vigour, that violence too, that flow forcefully from spontaneous inspiration . The spell his paintings cast stems from a subtle and skilful balance between the conceit of the construction and the stylized characters on the one hand, the accuracy of posture or gesture, the veracity of expression on the other. In the same way elaborate shapes alternate with rougher, indistinct, barely outlined forms.

 

We are confronted here with the interplay between proximity and distance that lies at the heart of all Hermle's work. In the manner of Grimm's cruel fairy tales or Swift's unsettling fantasies, his paintings are ruthless indictments of our times and our society, yet, disengaged from reality as they are, they are timeless : fantasy infuses the commonplace and squalor sports the outrageous mask of the grotesque.

 

Yves Kobry (Traduction Elizabeth Grüninger)

 

 

 

 

 

 

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